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ActualitéSoudan / Darfour

 


Pas de paix, pas de nourriture

Mis en ligne le 22 mai 2006
Près de 2 millions de personnes sont dépendantes des distributions de nourriture du Programme alimentaire mondial (PAM) pour survivre dans les camps de déplacés du Darfour. L'annonce d'une réduction de moitié des rations de survie fait craindre une grave crise nutritionnelle.

Lire aussi notre communiqué de presse du 22 mai 2006
En mai 2003, le gouvernement soudanais déclenchait une campagne de répression sanglante contre les populations civiles du Darfour. Incapable de contrer militairement les mouvements rebelles apparus dans l'Ouest soudanais en 2000-2001, Khartoum avait décidé de punir leur base sociale. Armée et forces para-militaires recrutées localement furent chargées de conduire une politique de terreur contre les populations Four, Massalit et Zaghawa dont étaient issus l'essentiel des insurgés. Massacres, incendies de village, pillages, tortures et viols furent à l'origine de vastes déplacements de population. Fin 2004, près de deux millions d'habitants avaient dû fuir leurs villages pour se réfugier au Tchad ou dans les villes contrôlées par l'armée régulière. Depuis lors, les violences contre les civils perdurent, même si elles sont de moindre intensité qu'en 2004, et continuent d'engendrer destructions et déplacements de populations.
 
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Vue générale du Camp de Mornay
"A Mornay, qui accueille 75.000 déplacés, le nombre d'admission mensuelle pour malnutrition sévère dans l'hôpital MSF est passé de 10-20 entre janvier et mai à 80-120 entre juillet et octobre."
 
» Une dépendance totale sur l'aide alimentaire
Trois ans après le déclenchement des hostilités, plus de 1,8 million de personnes sont toujours entassées dans des camps à la salubrité précaire. En dehors des distributions alimentaires générales du Programme alimentaire mondial (PAM), elles n'ont pratiquement aucune ressource pour survivre. Incapables de cultiver en raison de l'insécurité qui règne à l'extérieur des camps, elles peuvent tout au plus se procurer un peu d'argent en vendant du bois de chauffe, du chaume et du fourrage ramassés dans la brousse environnante où elles risquent de se faire agresser. Au cours de l'année écoulée, les défaillances temporaires du système de distribution alimentaire se sont toujours traduites par une augmentation significative de la malnutrition. A Mornay, qui accueille 75.000 déplacés, le nombre d'admission mensuelle pour malnutrition sévère dans l'hôpital MSF est passé de 10-20 entre janvier et mai à 80-120 entre juillet et octobre, une augmentation bien supérieure aux fluctuations saisonnières et concomitante des retards de distribution enregistrés à la même époque dans le camp. Le camp de Taiba à Zalingei, qui accueille 5.200 déplacés nomades arrivés en décembre 2005 suite à de sanglants conflits inter claniques, a connu une situation similaire. Suite à des distributions alimentaires erratiques et incomplètes entre les mois de décembre et mars, le nombre d'enfants sévèrement malnutris admis à l'hôpital de Zalingei est passé de 2 en janvier à 7 en février et 24 en mars. Fin mars, d'après une enquête rapide réalisée par MSF, l'incidence de la malnutrition aiguë sévère s'élevait à 3,6% à Taiba et la malnutrition globale à 14%. Les retards de distribution enregistrés entre juillet et octobre 2005 se sont accompagnés d'une augmentation du nombre d'admissions d'enfants sévèrement malnutris (comme dans le camps de Mornay entre juillet et octobre 2005 ou celui de Taiba à Zalingei depuis le début de l'année 2006).
 
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Distribution d'eau à Mornay
"La menace est d'autant plus grave que les restrictions budgétaires qui frappent les distributions de vivres affectent également d'autres services vitaux, comme la fourniture d'eau potable et l'aide aux hôpitaux."
 
» Menace nutritionnelle et sanitaire
C'est aujourd'hui une catastrophe nutritionnelle de grande ampleur qui guette l'ensemble des camps au Darfour. Le 28 avril 2006, le PAM a annoncé qu'il était forcé, faute de financements, de réduire de moitié les rations alimentaires distribuées aux personnes déplacées. A compter du 1er mai, elles ne recevront plus que 1.050 kilocalories par jour, soit 50% de leurs besoins alimentaires vitaux. Fin février, le PAM n'avait reçu que 4% des fonds nécessaires à la poursuite de ses opérations au Soudan. En dépit des aides supplémentaires promises depuis lors par le gouvernement soudanais et la Maison Blanche, le PAM estime qu'il ne pourra reprendre des distributions complètes avant le mois de novembre 2006. Autrement dit, les populations déplacées sont désormais exposées à un risque sérieux de crise nutritionnelle aiguë, voire de famine.

La menace est d'autant plus grave que les restrictions budgétaires qui frappent les distributions de vivres affectent également d'autres services vitaux, comme la fourniture d'eau potable et l'aide aux hôpitaux. De plus, nous approchons une saison critique d'un point de vue de santé publique. Les mois de juillet-octobre correspondent à la période de soudure et à la saison des pluies. La première se caractérise par une faible disponibilité de céréales sur les marchés et dans les familles encore capables de cultiver et donc susceptibles d'aider leurs voisins. La seconde est traditionnellement associée à une augmentation des maladies diarrhéiques dont l'impact est délétère sur le statut nutritionnel et la mortalité des enfants.
 
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Clinique de Thur, dans le Djebel Marra
"Il faudra [au minimum] quatre à six mois avant que l'aide éventuellement promise atteigne ses destinataires. Pendant ce temps, les déplacés devront survivre avec la moitié du minimum vital."
 
» Une aide sous condition
Cette catastrophe imminente ne doit rien au hasard ou à la relégation du Darfour au rang de "crise oubliée". Elle semble le fruit d'une décision politique réfléchie : la communauté des Etats agit comme si elle avait décidé de conditionner l'assistance vitale aux populations du Darfour à la signature d'un accord de paix entre les parties au conflit. L'Union européenne, dont l'aide au PAM est à ce jour dérisoire, a signifié le 4 mai qu'elle débloquerait une enveloppe de 100 millions d'Euros une fois la paix signée entre les belligérants. Bien que le gouvernement soudanais et l'un des principaux mouvements rebelles aient accepté d'apposer leur signature sur un accord de paix rédigé par les médiateurs internationaux le 5 mai dernier, l'aide de l'Union européenne se fait toujours attendre. En revanche, alors que le gouvernement américain avait réduit ses financements pour le Soudan, 225 millions de dollars d'aide ont été soumis à l'approbation du Congrès. Trois jours après la signature des accords de paix, le président Bush a demandé au Congrès de débloquer rapidement cette somme.

Ces engagements financiers tardifs et insuffisants ne pourront enrayer la catastrophe si l'aide alimentaire ne parvient pas aux déplacés dans les semaines qui viennent. Or, à supposer que la communauté internationale réponde rapidement aux appels du PAM, ce dernier ainsi que le bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies estiment qu'il faudra quatre à six mois avant que l'aide éventuellement promise atteigne ses destinataires. Pendant ce temps, les déplacés devront survivre avec la moitié du minimum vital...
» Le pire peut encore être évité
Au nom d'un processus de paix pour le moins incertain, la communauté des Etats s'est donc résignée à laisser mourir d'inanition les populations qu'elle prétend sauver. Que la communauté internationale se préoccupe de la crise politique au Darfour est sans doute légitime. Mais qu'elle soumette l'aide humanitaire à son agenda politique l'est beaucoup moins. A procéder de la sorte, c'est la paix des cimetières qui règnera bientôt dans les camps de déplacés soudanais.

Néanmoins, le pire peut encore être évité à condition que les Etats pourvoient rapidement au financement des services vitaux et dégagent des fonds exceptionnels pour permettre l'acheminement en urgence (par voie aérienne si nécessaire) de l'aide alimentaire sur ses lieux de distribution. Les déplacés du Darfour doivent recevoir une ration alimentaire complète le plus tôt possible.
 
Photo de une : © Michaël Zumstein / Oeil Public