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Les crimes de guerre "à l'ombre des guerres justes"

Mis en ligne le 17 mai 2004
Ce week-end, les 15 et 16 mai, se tenait la 33ème assemblée générale de Médecins Sans Frontières. A cette occasion, Jean-Hervé Bradol, président de l'association, a exprimé de très vives critiques quant à la conduite de la guerre en Irak par les forces coalisées, dans un évident non respect des Conventions de Genève. Interview.
» Depuis une quinzaine de jours, la torture de prisonniers irakiens par des soldats de la coalition américano-britannique fait scandale. Quels commentaires ces révélations t'inspirent-elles ?
Ce n'est pas la première fois qu'il existe des informations crédibles au sujet des crimes de guerre commis par la coalition dans le cadre de la guerre contre le terrorisme. Fin 2001, on était déjà au courant du massacre, en présence de soldats américains, de centaines de prisonniers de guerre dans le Nord de l'Afghanistan par les alliés locaux de la coalition militaire dirigée par les Etats Unis. Depuis deux ans, les témoignages et les images sur le triste sort d'une partie des prisonniers faits lors de la chute de Kunduz sont disponibles. A l'époque, j'avais écrit qu'une enquête internationale sur ces crimes contre des non-combattants(1) était nécessaire et j'avais reproché aux Nations unies et au Comité International de la Croix Rouge leur inertie. Mais jusqu'à l'été 2003, il était difficile de susciter une discussion sur ce sujet.

Si les révélations sur les tortures en Irak sont médiatisées aujourd'hui, c'est que les conditions politiques de l'émergence de cette question sont enfin réunies. Plusieurs éléments rendent le débat public possible : les succès de l'opposition armée irakienne, le climat politique au sein même des Etats-Unis marqué par les critiques du candidat John Kerry contre l'administration Bush et l'évolution des relations entre les Etats-Unis et leurs partenaires proches, particulièrement depuis l'attentat contre le siège des Nations unies à Bagdad en août dernier.
 
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Jean-Hervé Bradol
" Les conditions politiques de l'émergence d'un débat sur les crimes de guerre de la coalition sont enfin réunies "
 
» Comment expliquer le silence prolongé sur ces questions ?
Se placer dans le cadre intellectuel de la guerre contre le terrorisme bride la réflexion et muselle la critique. Dans cette bataille engagée depuis le 11 septembre, la diabolisation de l'ennemi est poussée à l'extrême de la part de tous les belligérants. Cela conduit logiquement à s'exonérer à l'avance des règles habituelles de la guerre et ouvre la voie aux pratiques criminelles.

Parler publiquement des crimes commis par la coalition dirigée par les Etats-Unis, c'est se heurter de front à l'Etat le plus puissant du monde et à l'un des principaux bailleurs de l'aide internationale. La perspective de possibles mesures de rétorsion rendues crédibles par les manoeuvres d'intimidation et l'agressivité de la propagande américaine pousse à l'auto-censure. Par exemple, lors d'une réunion interne en 2003 je me suis étonné de l'emploi du mot " abus " par mes collègues pour évoquer les crimes de guerre commis dans le cadre de la guerre contre le terrorisme ! D'euphémismes en euphémismes, on finit par nier la réalité.
» Pourquoi estimes-tu nécessaire, en tant que président de MSF, de prendre la parole sur ce sujet ?
Ce n'est pas que les crimes commis par la coalition dirigée par les Etats-Unis soient plus importants ou moins connus que ceux de nombreuses forces militaires dans le monde d'aujourd'hui. Mais l'acharnement de cette coalition militaire internationale à prétendre agir au nom de l'humanitaire nous impose de clarifier notre position.

En Afghanistan, la coalition distribue des tracts subordonnant l'aide humanitaire à l'obtention de renseignements permettant de capturer des Taliban. C'est à nous de rappeler l'inefficacité de cette "aide humanitaire" octroyée en fonction d'impératifs militaires et politiques et non en fonction des besoins des populations.

Tout récemment encore, "apporter de l'aide humanitaire aux habitants" figurait parmi les tous premiers objectifs de l'offensive américaine contre Fallouja en Irak ? dont le bilan s'élèverait à plusieurs centaines de morts parmi la population de la ville. Nous sommes contre l'ingérence humanitaire les armes à la main. Il n'y a pas de "guerre humanitaire" possible, car on ne tue pas les gens pour leur sauver la vie.

Le secouriste humanitaire est pacifique par nature dans ses moyens d'action, même s'il n'est pas pacifiste au sens politique du terme. En effet, nous ne nions pas que dans certains cas l'action militaire contribue à l'amélioration du sort d'une population. Mais cela n'autorise pas pour autant les armées à s'exonérer de l'obligation de respecter les Conventions de Genève et encore moins les organisations humanitaires à céder à la tentation des armes.
» Dans le conflit en cours au Darfour, province à l'ouest du Soudan, les Nations unies ont parlé d'épuration ethnique et d'actes de génocide. Le chef du Programme alimentaire mondial (PAM) s'est même prononcé en faveur d'une présence internationale. Es-tu d'accord avec ces prises de position ?
Il n'y a pas besoin de passer par ces déclarations excessives des Nations unies pour attirer l'attention sur les crimes commis au Darfour. Est-ce qu'il y a un génocide en cours au Darfour ? Non, nous n'assistons pas à une tentative d'extermination de l'entièreté d'un groupe humain. Nous sommes face à un pouvoir central qui à travers ses milices mène une campagne de répression contre une partie de la population accusée de soutenir les deux mouvements de guérilla de l'ouest du pays, mécontents de l'état actuel des projets de partage entre les différents partis soudanais du pouvoir politique et des richesses naturelles. La répression est féroce : assassinats, parfois massacres, de milliers de personnes, viols, villages pillés et brûlés entraînant le déplacement de centaines de milliers de civils. Sur le site de déplacés de Zelinge, 90% des personnes sont là parce que leur village a été brûlé. De novembre 2003 à mars 2004, plusieurs centaines de villageois ont été assassinés sur une population totale de 33.000 individus(2).

Mais plutôt que de parler de génocide, les Nations unies devraient nous expliquer pourquoi leurs grandes agences impliquées dans les secours d'urgence se sont mobilisées aussi tardivement au Darfour, contribuant ainsi à l'installation d'une disette dans les camps de déplacés. Pour éviter que la famine succède à la disette et ne se transforme en quelques mois en une catastrophe de très grande ampleur, il faut que les violences des milices pro-gouvernementales contre les civils cessent, que les autorités continuent à délivrer les autorisations nécessaires aux secouristes internationaux mais il faut aussi que la mobilisation des secours des Nations unies et de la Croix Rouge soient mieux en rapport avec l'urgence de la situation.
 
1 - "Questions gênantes à une coalition au-dessus de tous soupçons", Jean-Hervé Bradol, tribune publiée dans La Croix le 23 janvier 2002. 2001-12-17-Bradol.pdf

2 - Ces données proviennent d''une enquête de terrain menée par Epicentre, le centre de recherche épidémiologique de MSF.